Homo au pays des soviets : un chapitre inédit

L’auteur de « Homo », Gilles Dauvé, se fend d’un « chapitre inédit » pour saluer la sortie du livre et consacré à la Révolution russe et à l’URSS : « “Cher camarade Staline”. Homo au pays des soviets ».

Les bouleversements lancés par Octobre 1917 ont été plus que d’intenses luttes ouvrières, la venue au pouvoir d’un parti de type nouveau, et une guerre civile aboutissant au remplacement d’une classe dirigeante par une autre, alors inédite. Comme 1789 sous d’autres formes, 1917 inaugure des institutions originales, crée sa mythologie et son iconographie, rebaptise les villes, change mots et symboles, et prône une morale différente à la fois des pratiques bourgeoises et de « l’archaïsme rural ». Durant les premières années de la Révolution russe tout tend à être directement et explicitement politique, pour chacun se transforme la façon d’exister face à lui-même et face à l’État, les comportements sexuels se modifient et le pouvoir tente d’instaurer un nouveau mode de régulation des mœurs.

Avant Octobre

On ne peut considérer des individus comme « homosexuels » que dans un contexte social où ce mot a un sens pour eux et pour la société. En Russie, des sous-cultures masculine puis féminine apparaissent à la fin du XIXe siècle. Le terme « homosexuel », inconnu en Russie avant 1895, n’entre dans le langage cultivé qu’après 1905.

Avant 1917, « il y avait peu d’identification à un groupe spécifique de « ceux qui sont comme nous », avec une image de soi efféminée, ou avec une orientation sexuelle exclusive. Les individus en position d’autorité se livraient à des actes érotiques entre partenaires de même sexe pour le plaisir, ce qu’apparemment leurs subordonnés acceptaient en vue d’un profit matériel, sinon personnel. » (Dan Healey)

Cela ne signifiait ni indifférence ni acceptation sociale. Des comportements « bisexuels » étaient assez répandus, sans le concept ni le mot car, comme en Europe à l’époque, les pratiques homosexuelles étaient généralement le fait d’hommes menant parallèlement une vie de famille traditionnelle. Par ailleurs, bien que le libertinage des couches aisées nous soit mieux connu grâce aux traces écrites qu’elles ont laissées, la « Russie profonde » était loin d’être uniformément soumise au conformisme moral et religieux.

Pour que naisse une « culture homosexuelle » moderne, il fallait la modernisation capitaliste, c’est-à-dire l’industrialisation, l’urbanisation, l’apparition de l’individu et son possible anonymat. Alors seulement, certains hommes commencent à se considérer comme un groupe différent parce qu’ils s’écartent de la norme masculine dominante, ou s’habillent en femme, ou se prostituent à d’autres hommes – voire parfois combinent les trois. Dans l’espace public, la sexualité devient une manière d’« auto-affirmation » (Dan Healey).

« Femme nouvelle » & critique de la famille

Traiter d’homosexualité dans la Russie après 1917 impose de dire quelques mots sur « la question féminine » à cette époque.

Dès avant la Révolution d’Octobre, et plus encore à sa suite, le cadre juridique et la vie quotidienne des femmes se trouvent profondément modifiés. Des milliers d’initiatives locales, lancées ou encouragées par le pouvoir bolchévik, multiplient maternités et crèches. Avec toutes les limites d’un pays en guerre et qui manque de tout, le but est de libérer la femme de ses tâches domestiques (soin des enfants, cuisine…) grâce à des institutions collectives (maisons communes, cantine…). La Russie nouvelle célèbre le 8 mars (journée internationale des femmes lancée par les partis socialistes à partir de 1910) comme « jour de rébellion contre l’esclavage de la cuisine ».

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